Hypothèse de la présentation: Le cinéma est la forme d’art la plus significative au 20ème siècle. Elle représente avec le plus fidélité la vie en elle-même avec toute sa complexité, son intégration de tous les arts disponibles. Le cinéma ne serait-il pas l’œuvre d’art de l’avenir, paraphrasant Richard Wagner? Il est surtout très représentatif de la Modernité comme expérience particulière avec toutes les valeurs que cela suppose: fin des grandes traditions, remise en cause des valeurs aristocratiques, sentiment de révolte, fascination pour la science, questionnement des références esthétiques, instabilités sociales.
En un siècle, le cinéma est né de presque nulle part, et ironiquement, déjà certains parlent de mort du cinéma… Et pourtant, il ne cesse de se réinventer, créant au fur et à mesure sa propre identité. Souvenons-nous de la venue de la télévision! Encore aujourd’hui, le Web!
Pensons à Montaigne, « Je ne peins pas l’être, mais le passage ». Le cinéma représente ce principe fondamental de la Modernité, le mouvement perpétuel, l’apparence… le divertissement face au réel….
« L’homme est en train d’apprendre à se penser lui-même comme un incident passager et un stade provisoire d’un monde en perpétuelle transformation ».
Jean-Richard Bloch
Le cinéma, c’est la création d’un mythe actuel, d’une mythologie qui se suffit à elle-même. Le septième art produit sa propre histoire. Ses artisans, ses principaux génies insufflent très tôt un souffle à ce nouveau moyen d’expression créant soudainement de nouveaux chefs-d’œuvre admirés par l’humanité fascinée.
« L’homme a besoin de pain et de rêve ». Jacques Séguéla, Hollywood lave plus blanc. Flammarion, 1982, p. 19.
Les producteurs, réalisateurs, acteurs et leurs acolytes ouvrent tout un monde de possibilités. Au fond, la preuve en est faite, le champ des possibles est infini au cinéma. L’oeil du cinéaste construit et propose une réalité qui est sa réalité, laquelle nous est soumise, encore une fois donnée à notre interprétation… En bout de ligne, le cinéma c’est surtout des réalisateurs qui nous offrent un instant de grâce!
« Les réalisateurs originaux échappent à toute classification et sont d’abord eux-mêmes ». (tiré de l’ouvrage Les genres du cinéma, A. Vallet, 1958)
La multiplicité des éléments et aspects à représenter combiné à leur traitement particulier inspiré par toute une équipe d’artistes et d’artisans crée ainsi toutes ces réalisations parfois absolument uniques qui jalonnent la petite histoire du cinéma. Que ce soit un film biographique, le traitement d’un événement historique, le drame psychologique d’un individu ou la fantaisie d’une comédie musicale, chaque film avec son réalisateur devient un coup d’œil unique dont peut-être le traitement en fera une œuvre d’exception. Ce qui n’empêche pas le croisement des genres dans un même film.
« On voit ainsi se résoudre l’apparente antinomie du sujet et de la manière, disparaître le problème du fond et de la forme. Fond et forme sont des éléments indissociables d’une même œuvre. Le fond ne préexiste pas à la forme. (…) On ne peut donc pas juger de la nature d’un film, d’après la seule indication du sujet ou d’après le scénario. Pour être bien comprise l’œuvre doit être prise comme un tout, jugée à la fois dans sa réalisation d’ensemble et dans ses moindres détails ». (Les genres du cinéma, p. 7)
Une grande œuvre cinématographique met en valeur un ensemble de signes, de symboles et de moyens techniques qui, sous la direction artistique et quasi philosophique du réalisateur, transcendera son sujet pour lui donner une portée universelle, traversant le temps et les cultures. Évidemment, cette œuvre complexe trouvera un terrain propice à l’interprétation, comme pour toute grande œuvre d’art, à travers les yeux de tous ceux qui porteront leur regard subjectif sur elle. Ils y verront même autre chose, un sens qui leur convient, qui les interpelle.
Un grand film pourra évoluer dans le temps, notre regard lui apportant une autre dimension. Ainsi, les réalisations fortes sont à la fois à l’abri du temps mais liées à lui inexorablement dans un autre sens. Le contexte dans lequel sera monté un film et visionné en dira long sur sa compréhension.
De plus, c’est une chose fragile, qui peut être brisée, coupée, perdue, censurée, ignorée, oubliée. Un film est à la fois un être complexe dans sa production mais qui peut disparaître des mémoires sans laisser de traces. Mais lorsqu’il reste en nos mais, il est un merveilleux témoin vivant de notre passé. C’est pour cela que le grand critique de cinéma français André Bazin en appelait dans les années 40 à un cinéma plus adulte, plus responsable. Il voyait très bien que le cinéma pouvait vite finir par déraper si on ne lui injectait pas à un moment donné une certaine dose de sens et de rigueur! Un Bazin qui était lui-même très influencé par Jean-Paul Sartre.
Évidemment, le cinéma est une illusion, celle qui trafique la réalité, la détourne jusqu’en devenir perverse. Très vite les nations ont compris leur pouvoir de séduction et de persuasion auprès des masses. On l’accuse parfois de futilité. Comme bien d’autres formes d’art!
Au fond, le grand mystère est: qu’est-ce qui explique le grand succès du cinéma? Pourquoi un art si jeune a-t-il su s’imposer avec autant de force? Je reviens à mon hypothèse de travail:
Le cinéma est-il la forme d’art la plus achevée, la plus vivante? Malgré tous les inconvénients qui marquent son existence, est-ce l’œuvre d’art de l’avenir? En tout cas, cet art a le mérite de montrer à la fois ce qui est grand dans l’homme comme ce qui est insignifiant, la substance et le vide. Qu’on aime ou non ce qui nous est montré, cela a au moins le mérite de faire avec le cinéma le tour du réel dans toute sa complexité.
Le cinéma nous raconte une histoire, celle des humains et du monde dans lequel ils vivent. Voici quelques-unes de ces variations qui ont frappé notre imaginaire, issues d’écoles et d’esthétiques diverses….
En considérant ce que vous auriez pu voir si nous avions eu les bons outils, voici une liste de certains extraits de films. Je ferai toutefois un très rapide tour d’horizon pour débuter la prochaine rencontre le 4 octobre. C’est une invitation, alors!
J’aurais commencé en présentant les premières minutes du beau document de Jacques Perrin: Les enfants de Lumière. Vous y verrez la fameuse Sortie des usines Lumière, date de fondation du cinéma. Pour les amateurs de cinéma français…
Il faut voir aussi l’autre classique des Lumière, Arrivée d’un train en gare de la Ciotat. Projection de quelques secondes mais qui a bouleversé les spectateurs en 1895.
Le premier film de fantaisie: Voyage dans la lune de Georges Méliès. C’est le premier film avec une trame continue, un récit, des personnages fictifs, etc. C’est la magie au service du septième art. Historique!
Pour illustrer la crise de l’aristocratie qui coïncide avec les débuts du cinéma, le cinéma de Luis Bunuel, voir L’Âge d’or de 1930. Éclaté!
Pour illustrer le cinéma de revendication sociale et les effets de la modernité naissante, voyez À nous la liberté de René Clair, un des fondateurs du cinéma français, Modern Times de Chaplin e t Metropolis de Fritz Lang, deux classiques qui donnent encore à réfléchir.
Pour mettre en valeur les grandes traditions nationalistes américaines, pourquoi pas deux classiques: le controversé mais fabuleux Birth of a Nation de Griffith, et le très intellectuel et révolutionnaire Cuirassé Potemkin de Sergei Eisenstein.
Pour une vision plus poétique et d’avant-garde, pourquoi ne pas jeter un oeil sur les envolées lyriques d’un Jean Cocteau, avec Orphée et le Testament d’Orphée. Instabilité garantie.
Deux grandes œuvres à caractère historique mais qui ont chacune leur personnalité: le Voleur de bicyclette de De Sica, date de naissance du néo-réalisme italien, considéré comme un chef-d’œuvre du 7ème art, et la Jeanne d’Arc de Carl Th. Dreyer, vision inspirée de l’héroïne de France grâce à une actrice en état de grâce. Un des moments forts du cinéma!
Voilà quelques suggestions de grands films. On pourra s’en reparler durant les cours.
Bon cinéma!
Louis Samson