Quand la musique fait de la politique

Présentation

Ce cours se situe en quelque sorte au point de rencontre entre la littérature musicale et les sciences humaines. Chaque séance présente des œuvres de compositeurs marquants qui reflètent des réalités historiques et sociales précises. Au-delà du simple divertissement, ces musiques invitent à la réflexion, à la mémoire, à la résistance, au changement. Elles peuvent s’entendre comme des essais philosophiques ou politiques.

Au-delà des données historiques et musicologiques, les participants seront invités à échanger sur les échos, les résonances que ces œuvres musicales auront pour eux aujourd’hui.

En plus des exposés, des auditions, des visionnements et des périodes de discussion, les participants pourront aussi interpréter quelques extraits musicaux, soit avec leurs voix ou avec des instruments simples.

Lecture préalable recommandée :

Jean-Marie Donegani (2004). «Musique et politique : le langage musical entre expressivité et vérité», Raisons politiques no. 14.
http://www.cairn.info/revue-raisons-politiques-2004-2-page-5.htm

Professeur-e(s)

Marie-Ève Racine-LegendreC’est au Conservatoire de Saguenay, sa ville d’origine, que Marie-Ève Racine-Legendre a débuté sa formation de pianiste. Elle a complété un baccalauréat en enseignement de la musique et de l’art dramatique à l’UQAC. Puis elle est entrée à la Faculté de musique de l’Université de Montréal, où elle a obtenu une maîtrise en interprétation classique. Depuis 2003, elle a enseigné le piano en cours privés : à l'école Saint-Germain d'Outremont, à l'école de musique Vincent-d'Indy (PSNM), à l'École des Jeunes de l'UdeM et au Camp musical Saint-Alexandre (Kamouraska). De 2008 à 2012, elle a été chargée de cours à l’UQAM en «Didactique de la littérature musicale». Enfin, elle a été active sur scène en tant que choriste et accompagnatrice, principalement en chanson québécoise et française. Parallèlement à ses activités de musicienne, elle a cultivé sa passion pour l'écriture. Depuis 2011, elle a fait partie de l'équipe de scénaristes des émissions jeunesse Subito Texto, Toc Toc Toc et À la ferme de Zénon. Elle a aussi écrit pour la scène : en 2014, elle a signé une adaptation musicale du conte Le Petit soldat de plomb pour le théâtre Advienne que pourra.

Plan de session

Cours donné au Théâtre La Chapelle, 3700 Rue Saint Dominique, Montréal, à 17h

mars 10

La révolution par la beauté : la Symphonie no. 9 de Ludwig van Beethoven

jeudi, 17h, Théâtre La Chapelle

«Tous les hommes deviendront frères.»

Friedrich von Schiller

Dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme (1795), le poète allemand Friedrich von Schiller (1759-1805) fait valoir que c’est par la voie de l’esthétique que les problèmes politiques de son époque pourront être résolus. Par «éducation», il entend l’élévation vers une plus grande humanité. Pour lui, c’est par la beauté que les humains accèdent à la liberté, à l’égalité et à la fraternité, les valeurs phares de la Révolution française. Citoyen politisé, Beethoven s’imprègne de la pensée des philosophes de sa génération. Ce n’est pas un hasard si, dans sa Symphonie no.9, il choisit de mettre en musique un texte de Schiller, la célèbre Ode à la joie. À cause de sa puissance expressive et de son caractère rassembleur, cette œuvre a eu un rayonnement remarquable à travers les siècles. Il est arrivé qu’elle soit récupérée à des fins de propagande, trahissant les convictions de ses auteurs. En effet, avant de devenir l’hymne de l’Union européenne, elle a été récupérée par Bismarck, puis par les Nazis.

Références :

Ludwig van BEETHOVEN (1824). 4e mouvement de la Symphonie no. 9 en ré mineur, dirigée par Leonard Bernstein.

https://www.youtube.com/watch?v=QDViACDYxnQ

Pierre-Henry SALFATI (2004). La Neuvième, rêve de fraternité ou arme des tyrans. Film documentaire de 80 min.

https://www.youtube.com/watch?v=86N6zxCB1gI

Friedrich von SCHILLER (1795). Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, version française chez Aubier par Robert Leroux.

http://classiques.uqac.ca/classiques/schiller_friedrich_von/lettres_sur_education/lettres_sur_education.html


mars 24

L'artiste pour ou contre le peuple : la Symphonie no. 7 de Dmitri Chostakovitch

jeudi, 17h, Théâtre La Chapelle

«La vie est devenue meilleure, camarades ; la vie est devenue plus joyeuse.»

Joseph Staline

Né en 1906, Dmitri Chostakovitch est un enfant de la Révolution Russe. Tour à tour honoré, censuré, persécuté sous le régime stalinien, il a exprimé dans sa musique les tragédies vécues par ses compatriotes. On y sent la violence, la désolation, mais aussi un optimisme forcé, une «joie» grotesque et vide, obtenue par la menace et la répression. Le contraire de l’Ode à la Joie.

Chostakovitch était-il un artiste pour ou contre son peuple ? Ses critiques l’accusaient de faire de la musique formaliste, «contre le peuple». Mais à d’autres moments, ses succès ont été récupérés par le régime, qui voulait célébrer la grandeur de la musique soviétique. Sa Symphonie no.7 «Leningrad» est dédiée aux citoyens de sa ville natale, l’actuelle Saint-Pétersbourg, assiégée, affamée et meurtrie durant la Seconde Guerre mondiale. Elle est un symbole de la résistance contre le fascisme. «Je ne pourrai jamais le dire publiquement, mais tout fascisme me dégoûte, pas seulement le fascisme allemand. Hitler est un criminel, c’est clair, mais Staline aussi. J’ai appelé la no. 7 «Symphonie Leningrad», mais ce n’est pas Leningrad pendant le siège seulement : c’est le Leningrad que Staline a systématiquement détruit et qu’Hitler essaie tout simplement d’achever.»

Le musicologue Abram Gozenpud résume ainsi la posture du compositeur : «Chostakovitch juxtapose l’individuel et le subjectif au collectif et au national. Il parle de la tragédie du moi dans un monde cruel, un monde qui menace l’existence même de l’Humanité.»

Références :

Dmitri SHOSTAKOVITCH (1941). Symphonie no. 7 «Leningrad».

https://www.youtube.com/watch?v=jd8iAe4WhMM

Larry WEINSTEIN (1997). Shostakovitch Against Stalin : The War Symphonies. Film documentaire de 76 min.

https://www.youtube.com/watch?v=–fSOJzGJnM


mars 31

Paix, mémoire, transcendance : Messiaen, Schönberg, Penderecki et Britten

jeudi, 17h, Théâtre La Chapelle

«Quel glas sonner pour ceux qui meurent comme du bétail ?»

Wilfred Owen (1893-1918), Hymne à la jeunesse condamnée

Ce dernier volet présente quatre cas inspirants de musiciens qui, durant ou après la Seconde Guerre mondiale, ont voulu apporter réconfort et dignité aux victimes.

 Quatuor pour la fin du temps (1941) d’Olivier Messiaen (1908-1992)

Emprisonné au Stalag VIII-A, sur la frontière germano-polonaise, le musicien français Olivier Messiaen obtient de quoi créer une œuvre pour violon, violoncelle, clarinette et piano. C’est le Quatuor pour la fin du Temps, inspiré de l’Apocalypse de Saint Jean : «Je vis un ange plein de force, descendant du ciel, revêtu d’une nuée, ayant un arc-en-ciel sur la tête (…), disant : Il n’y aura plus de Temps.» Messiaen explique ainsi le 3e mouvement, intitulé «Abîme des oiseaux» : «L’abîme, c’est le Temps, avec ses tristesses, ses lassitudes. Les oiseaux, c’est le contraire du Temps ; c’est notre désir de lumière, d’étoiles, d’arc-en-ciel et de jubilantes vocalises !»

Un survivant de Varsovie (1947) d’Arnold Schönberg (1874-1951)

Arnold Shönberg, reconnu comme l’inventeur du dodécaphonisme, est aussi un juif autrichien membre d’un courant artistique que les Nazis qualifiaient de «dégénéré». Il s’exile aux États-Unis dès 1933. Un survivant de Varsovie serait, selon l’écrivain Milan Kundera, «le plus grand monument que la musique ait dédié à l’Holocauste. Toute l’essence existentielle du drame des Juifs du 20e siècle y est gardée vivante. Dans toute son affreuse grandeur, son horrible beauté.»

Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima (1960) de Krzysztof Penderecki (1933-)

Dans la Grèce antique, un thrène est une lamentation funèbre. Par cette œuvre pour cordes aux accents aussi catastrophiques que solennels, Penderecki rend hommage aux victimes de la ville japonaise d’Hiroshima, bombardée par les Américains le 6 août 1945.

War Requiem (1962) de Benjamin Britten (1913-1976)

Le compositeur britannique Benjamin Britten était un pacifiste notoire. Objecteur de conscience, il s’exile aux États-Unis de 1939 à 1942. Son War Requiem allie des textes sacrés en latin et des poèmes de Wilfred Owen, tombé au champ d’honneur en 1918. Exprimant tour à tour l’affliction et la réconciliation, il se veut une ode à la mémoire des morts de toutes les guerres.

Références :

Olivier MESSIAEN (1941). Quatuor pour la fin du Temps, «Abîme des oiseaux» (clarinette).

https://www.youtube.com/watch?v=SNcp2vI2MbQ

Arnold SCHÖNBERG (1947). Un survivant de Varsovie.

https://www.youtube.com/watch?v=z51uNyqdk5E

Krzysztof PENDERECKI (1960). Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima.

https://www.youtube.com/watch?v=Dp3BlFZWJNA

Benjamin BRITTEN (1963). War Requiem, «What passing bells for these who die as cattle ?».

https://www.youtube.com/watch?v=LL4Jj4cDYj4

 

ANNEXE

Dans cette lettre du 4 mai 1942, Benjamin Britten exprime son refus catégorique de s’enroler :

Statement to the Local Tribunal for the Registration of Conscientious Objectors.

Since I believe that there is in every man the spirit of God, I cannot destroy, and feel it my duty to avoid helping to destroy as far as I am able, human life, however strongly I may dissaprove of the individual’s actions or thoughts. The whole of my life has been devoted to acts of creation (being by profession a composer) and I cannot take part in acts of destruction. Moreover, I feel that the fascist attitude to life can only be overcome by pasive resistance. If Hitler were in power here or this country had any similar form of government, I should feel it my duty to obstruct this regime in every non-violent way possible, and by complete non-cooperation. I believe sincerely that I can help my fellow human beings best, by continuing the work I am most qualified to do by the nature of my gifts and training, i.e. the creation or propagation of music. I have possibilities of writing music for M.O.I. films, and for B.B.C. productions, an am offering my services to the Commitee for the Encouragement of Music and Art. I am however prepared, but feel completely unsuited by nature & training, to undertake other constructive civilian work provided that it is not connected with any of the armed forces.